Un film de Víctor ERICE | Drame | Espagne | 1973 | 97mn | 1.78
Sortie en salles le 08 février 2008
Sortie en DVD et Coffret DVD le 19 novembre 2008
Réalisé en 1973, L’Esprit de la ruche exprime tous les maux d’un pays marqué par la guerre civile et vampirisé par la dictature. Sublimée par une mise en scène lumineuse, cette œuvre d’une richesse inouïe explore la frontière entre l’enfance et le monde des adultes, la réalité et la fiction, la vie et la mort. Premier film de Víctor Erice, cinéaste rare et précieux, L’Esprit de la ruche révéla Ana Torrent, petite fille inoubliable du cinéma espagnol, bientôt immortalisée par Cría Cuervos de Carlos Saura.
L'actrice Ana Torrent
Ana Torrent joue Ana, cette petite fille que la froideur et la distance des adultes poussent à se réfugier dans un monde de fantasmes. Née en 1966 à Madrid, elle est révélée en 1973 par L'Esprit de la ruche. Elle n’a que sept ans, mais ses grands yeux noirs un peu tristes et ses lèvres fines presque mutiques font sensation. Le grand metteur en scène espagnol Carlos Saura est fasciné et écrit pour elle Cría Cuervos, qui sort en 1975. Elle y traîne sa mélancolie dans une grande maison madrilène et écoute en boucle la chanson pop et sucrée Porque te vas. La petite fille grandit devant la caméra, enchaînant les films et les séries pour la télévision espagnole. On peut citer Elisa mon amour (1977) de Carlos Saura, Opération Ogre (1980) de Gillo Pontecorvo, Vacas (1991) de Julio Medem, Tesis (1996) d’Alejandro Amenábar, Yoyes (2001) de Helena Taberna, The Tulse Luper Suitcases Trilogy (2003) de Peter Greenaway... Son talent lui a valu de très nombreuses récompenses au fil des années, aux quatre coins du monde.
Le Film dans le film : Frankenstein
Le point de départ de L’Esprit de la ruche est un film : Frankenstein, réalisé par James Whale en 1931. Il s’agit de l’un des grands classiques du cinéma américain. Il est lui-même adapté d’un livre, Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié en 1918 par la jeune romancière britannique Mary Shelley (l’oeuvre connaîtra de très nombreuses autres transpositions au cinéma, comme celle de Kenneth Branagh en 1994, ou la parodie Young Frankenstein de Mel Brooks en 1974). Le livre est écrit à la première personne par un aventurier navigateur du nom de Walton, en route vers le pôle nord. Dans un désert de glace et de neige, il croise un homme aux abois : c’est un savant du nom de Frankenstein, qui a fui la civilisation, dans laquelle il a semé le chaos. Il raconte à Walton comment il a réussi, jadis, à partir de morceaux de cadavres, à créer une créature presque humaine, capable de marcher, de penser et de parler. Mais la créature a échappé à son contrôle, et est devenue une force meurtrière. Effaré par le désastre qu’il a causé sans le vouloir, Frankenstein n’a plus eu pour but que de traquer le monstre… Ce roman, dans lequel un scientifique essaie de se substituer à Dieu (ou au moins au cours normal de la nature) quant à la création humaine, dresse surtout un tableau terriblement noir de l’âme humaine : on y voit que la créature qui, à l’origine, n’aspire qu’au Bien, se retrouve à faire le Mal, en réponse à la méchanceté des hommes.
Le film de James Whale reprend les grandes lignes du récit, mais fait disparaître la narration par Walton et se permet de modifier la fin. Dans le livre, c’est le savant qui périt après avoir semé la mort de manière involontaire, alors que dans le film, c’est le monstre qui meurt dans l’incendie d’un moulin. Il est intéressant de voir comment la notion de responsabilité change de camp : le coupable est, d’un côté, celui qui a créé la bête, de l’autre, la bête elle-même… Quoi qu’il en soit, le film, sous ses allures de série B à petit budget, dont la firme Universal était coutumière (on lui doit aussi à la même époque Dracula, La Momie ou Le Loup-garou), est une merveille de poésie. L’Esprit de la ruche en rend tout à fait compte, recyclant ses ambiances oniriques, ce mélange de quotidien et de fantastique, ces jeux entre les ombres et les lumières, et allant jusqu’à reproduire la scène de la rencontre en forêt entre la petite fille et le monstre. James Whale fera de nouveau la preuve de son talent pour le genre en dirigeant deux autres classiques : L’Homme invisible en 1933, d’après un roman de H.G. Wells, et La Fiancée de Frankenstein en 1935, qui s’inspire de la seconde partie du livre de Mary Shelley.
Dans L’Esprit de la ruche, Víctor Erice évoque longuement la scène de Frankenstein dans laquelle la créature jette la petite fille à l’eau. C’est le passage le plus célèbre du film… pourtant, il est absent de nombreuses copies, certains le jugeant trop choquant ! Il montre en réalité que le monstre ne tue pas par esprit maléfique, mais parce qu’il ne connaît pas encore la notion de vie et de mort et croit qu’il s’agit d’un jeu : après avoir lancé des fleurs dans l’eau et vu qu’elles flottaient, il croit que la petite fille va à son tour flotter dans l’eau comme une fleur. On voit aussi dans L’Esprit de la ruche à quel point le maquillage de la créature, créé par Jack Pierce, est impressionnant. L’acteur Boris Karloff, malgré son visage dur et son imposante stature, avait dû transformer son apparence pour le rôle : des prothèses lui faisaient un front immense et comme rapiécé, des boulons lui sortaient du cou, et ses chaussures lestées de plomb accentuaient sa démarche lourde. Le générique de début a beau indiquer un point d’interrogation en face du nom de la créature, le personnage a fait de Boris Karloff une star du cinéma d’épouvante. On le verra ainsi dans Le Chat noir d’Edgar G. Ulmer en 1934, et surtout dans les deux suites de Frankenstein : La Fiancée de Frankenstein de James Whale en 1935 et Le Fils de Frankenstein de Rowland W. Lee en 1939. Continuant ainsi de faire fantasmer petits et grands…
La longue chaîne du cinéma…
Si L’Esprit de la ruche est né d’un photogramme du film Frankenstein, il semble avoir inspiré lui-même deux films du cinéaste mexicain Guillermo Del Toro : L’Échine du Diable (2001) et Le Labyrinthe de Pan (2006). Difficile de ne pas être frappé par les ressemblances thématiques et esthétiques qui existent entre ces oeuvres. L’Échine du Diable démarre durant la guerre civile espagnole. On y voit un garçon de douze ans qui se retrouve placé dans un orphelinat et, là, doit faire face à l’hostilité de ses camarades, à la cruauté du monde des adultes… et au fantôme d’un ancien pensionnaire mystérieusement disparu. Le Labyrinthe de Pan se situe à la fin de la seconde guerre mondiale en 1944. Une petite fille s’y retrouve dotée d’un beau-père sanguinaire, capitaine de l’armée franquiste, et découvre, dans la forêt entourant la vaste demeure dans laquelle elle a emménagé, un labyrinthe peuplé de créatures magiques… Bien sûr, dans ces deux évocations d’une Espagne traumatisée par la guerre, les jeunes héros sont irrésistiblement attirés par ces phénomènes surnaturels, qui n’existent peut-être nulle part ailleurs que dans leur imagination. Par leur volonté de mettre l’enfant, ses peurs et son imaginaire au coeur du récit, et par ce mélange de réalisme (dans la description de la froideur du monde des adultes, par exemple) et de surnaturel (le point de vue adopté étant à chaque fois celui de l’enfant, avec des basculements vers le fantastique), les deux films de Guillermo Del Toro semblent avoir été profondément nourris par la vision de celui de Víctor Erice.
Repères...
« Quelque part en Castille » est-il inscrit au début du film… Cette région historique fut un comté du VIIIème au Xème siècle, puis un royaume du XIème au XVème siècle. Celui-ci s’étendait depuis le golfe de Gascogne jusqu’à l’Andalousie, et englobait la majeure partie du centre de l’Espagne. Aujourd’hui, la zone est divisée en deux régions administratives : au nord, la communauté autonome de Castille-et- León, avec pour capitale Valladolid, et au sud, la communauté autonome de Castille-La Manche, avec pour capitale Tolède. La Castille est la région la moins peuplée d’Espagne : comme on le voit dans le film, ses terres sont arides, et ses villages, les « pueblos », établis sur des points d’eau, sont très éloignés les uns des autres. C’est pour cette raison aussi qu’il y a peu de salles de cinéma et qu’autrefois, les projections ambulantes comme celle qu’on voit dans le film apportaient aux habitants la magie du septième art…
L’Esprit de la ruche est sorti en 1973, en pleine période de dictature du général Franco. Ce militaire, qui s’est emparé du pouvoir à la fin de la guerre civile en 1939, a paralysé la création espagnole jusqu’à sa mort en 1975. Ses presque quarante années en tant que chef de l’État ont fait la part belle aux films historiques patriotiques, ainsi qu’aux comédies et aux mélodrames sans intérêt. Mais quelques auteurs ont réussi à contourner la censure en livrant des oeuvres ambitieuses, dont le contenu revendicatif s’exprimait en filigrane. C’est le cas de Víctor Erice et de son Esprit de la ruche. Bien sûr, il n’est pas question d’y déchiffrer tout un discours de propagande. Mais on y distingue clairement une société figée comme dans la cire, hantée par les fantômes du passé, aussi poussiéreuse et grinçante qu’une vieille horloge. Dans cet univers sans perspective d’avenir vivent des habitants repliés sur eux-mêmes, prisonniers d’un monde fermé, triste et tragique. Cette vision est comparable à celle qu’offrira en 1975 Carlos Saura avec son célèbre Cría Cuervos. Là encore, tout se passera au niveau du symbole et de la métaphore. Mais aux grands espaces vides de Víctor Erice succèdera une maison grouillante, grouillante de décès prématurés, d’interdictions et de fantasmes morbides. On y découvrira la vie en vase clos de trois petites filles orphelines. L’une sera jouée par Ana Torrent, sa présence faisant de Cría Cuervos une sorte de suite en négatif à L’Esprit de la ruche.
Un propos (noir) et un style (caché) bien différents de ceux qui émergeront quelques années plus tard lors de la Movida, cebouillonnement créatif qui a agité l’Espagne du début des années 80, avec notamment les premiers films bariolés d’un tout jeune Pedro Almodovar, dans lesquels il était possible de tout se permettre… Parmi les nombreuses récompenses couronnant le film, son réalisateur Víctor Erice et sa jeune interprète Ana Torrent, L’Esprit de la ruche a reçu la prestigieuse Coquille d’Or au Festival de San Sebastián. Il est aussi signalé comme « l’un des meilleurs films espagnols des années soixante-dix » par Jean Tulard dans son Guide des Films.
Réalisation : Victor ERICE
Scénario : Angel FERNANDEZ-SANTOS & Víctor ERICE
Avec : Ana Torrent Isabel Tellería Fernando Fernán Gómez Teresa Gimpera
Musique : Luis de Pablo
Directeur de la photographie : Luis Cuadrado
Montage : Pablo G. del Amo
Décors : Adolfo Cofiño
Producteur : Elias Querejeta

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DVD 2 - Cría Cuervos LES SUPPLÉMENTS :
. L'Album d'Ana, une Mémoire de l'Espagne (27 mn) Claude Murcia, Professeur d'études cinématographiques et de littérature analyse les thématiques de l’oeuvre autour de ses personnages et revient sur les traces du franquisme qui émaillent le film. . Chez Carlos Saura (42 mn) Dans sa maison madrilène, une conversation avec le réalisateur sur sa perception du cinéma, au ton poétique et surréaliste, et ponctuée de souvenirs de tournage. . Entretien avec Elías Querejeta (18 mn) Sous forme de questions-réponses, Elías Querejeta revient sur la production de Cría Cuervos et sur sa carrière de producteur. . Bande-annonce d’époque . Bandes-annonces 2007 |
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