Un film de Ingmar BERGMAN | Drame | Allemagne | 1977 | 114mn
Berlin, dans la semaine du 3 au 11 novembre 1923. C'est l'inflation galopante, le chômage, la misère et le désespoir. Alors qu’il se perd dans l’alcool, Abel Rosenberg découvre le corps de son frère suicidé d’une balle dans la bouche. Interrogé par le commissaire, il a l’intuition qu’on le soupçonne de plusieurs meurtres perpétrés dans le quartier. Il se réfugie auprès de Manuela, ancienne compagne de son frère qui joue un numéro dans un cabaret des bas-fonds. Ensemble, ils s’engouffrent dans une spirale de peur qui les dévore à petit feu…
Sortie en salles le 30 juillet 2008
Sortie en DVD Collector le 07 octobre 2009
Superproduction tournée dans les mêmes décors que Berlin Alexanderplatz de R. W. Fassbinder, L’œuf du serpent est le film le plus authentiquement expressionniste d’Ingmar Bergman (L’Heure du loup), inspiré des ambiances de Kafka, des tableaux angoissants de Grosz et de la noirceur des premières œuvres de Fritz Lang. Mêlant drame historique et film d’espionnage, cette intrigue anxiogène se déroule sur fond de montée du nazisme, et se resserre sur l’intimité d’un couple atypique formé par David Carradine (Kill Bill) et Liv Ullmann (Persona). Expérience démesurée, trouble, indélébile, L’œuf du serpent constitue l’un de films les plus étonnants de son auteur.
L’Œuf du serpent ou l’exil d’Ingmar Bergman
Début janvier 1976, deux policiers en civil débarquent au théâtre où Bergman travaille. Il est arrêté et interrogé ; son passeport lui est retiré, son bureau fouillé. Les médias ne tardent pas à s’emparer de l’affaire : Bergman est accusé d’avoir créé sa société de production en Suisse pour frauder le fisc suédois. Il risque deux ans de prison. L’affaire prend des proportions démesurées en Suède : les journaux gonflent les faits tandis que la population se divise en pro et anti-Bergman. Injustement humilié, le réalisateur est interdit de séjour sur son île de Fȧrö et se fait hospitaliser pour dépression nerveuse. Le 22 avril 1976, il publie dans le journal l’Expressen un article qui fait l’effet d’une bombe : « Je quitte la Suède. ».
Bien qu’il soit totalement blanchi en 1979, Bergman vit plusieurs années dans l’angoisse et l’oppression. Exilé en Allemagne, il réalise en 1977 un film inhabituel, son premier entièrement tourné à l’étranger, sans doute le plus gros budget jamais mis à sa disposition. Malgré l’ampleur du projet, L’Œuf du serpent demeure une œuvre personnelle. Bergman va très loin dans l’exploration de la pathologie mentale en décrivant des personnages hantés par la persécution, convaincus d’un complot de grande ampleur. La noirceur du film ainsi que l’inquiétude communicative qu’il développe rappellent la situation du cinéaste.
La Honte et le Serpent
C’est peut-être dans la reconstitution de l’Allemagne pré-nazie que le cinéaste révèle le plus de choses sur lui-même. Adolescent, Ingmar Bergman avait fait un court séjour en Allemagne dont il était revenu transformé : « On ne m’avait pas vacciné en Suède contre l’idéologie nazie et tout en elle me parut admirable. C’était fascinant – du moins c’est ainsi que je ressentis les choses à l’époque. Il y eut, pendant mon séjour, un immense défilé et le Führer fit son apparition. Nous étions très près de lui : la fascination qui se dégageait de tout ce spectacle était hallucinante. Je suis retourné en Suède totalement converti au national-socialisme : je n’avais jamais rien vécu de tel. ».
Mais le cinéaste ajoute : « Je m’en suis guéri plus tard. ». Lors de la découverte des camps d’extermination, Bergman fut soudain saisi de l’horreur commise par le nazisme : « Ce fut un choc émotif profond. Comme si j’avais découvert que Dieu et le Diable ne faisaient qu’un… Ce fut une expérience atroce. » Il se détourna volontairement de la politique pendant plus de vingt ans et s’interdit même de voter, estimant qu’il n’en avait pas le droit pour des raisons morales.
Dès lors, L’Œuf du Serpent constitue un film bien plus personnel que ne laisserait croire son contexte de production. C’est une manière, pour Bergman, de régler ses comptes avec le nazi qui sommeillait en lui. Dans les sombres mésaventures d’Abel Rosenberg transparaît la culpabilité du réalisateur d’avoir succombé, à une certaine époque, aux charmes d’une idéologie monstrueuse. Le mal absolu, le « Serpent », est une entité perfide qui s’immisce chez l’homme par le moyen d’une fascination diabolique.
Mais le lien avec la préhistoire du nazisme n’est pas suffisant pour résumer l’ampleur du propos de L’Œuf du Serpent. « Il s’agit de dire ce qui nous arrive à nous, ici et maintenant, et qui pourrait nous advenir demain. Voilà le vrai sujet du film : c’est presque de la science-fiction.» affirme Bergman en 1978, expliquant que, selon lui, l’être humain est une « malformation ». Ce pessimisme intrinsèque n’est pas sans rappeler les œuvres paranoïaques de Philip K. Dick, contemporain du film. Le cinéaste prévient d’ailleurs : « Mon film basculera dans une immense brutalité et la fin sera d’une puissance tragique inimaginable. ».
Un film à part dans l’œuvre de Bergman
« L’insertion du récit dans le contexte de la crise économique que connaissait l’Allemagne en 1923, le choix de Berlin durant les journées qui ont précédé la tentative de putsch d’Hitler, le tournage à Munich font de L’œuf du Serpent un film à part dans l’œuvre de Bergman. Par sa façon de décrire l’atmosphère de la rue, par le tableau qu’il fait de la foule, de la misère, par sa façon de nous plonger dans ce contexte historique, il renvoie au naturalisme de cinéastes comme Pabst ; il se présente du reste avant tout comme l’histoire d’un homme et d’une ville ; c’est l’errance d’un homme qui ne peut quitter une ville où il n’a aucune raison de vivre. Mais en même temps, bien qu’il ne soit pas expressionniste dans son « style », puisqu’il n’y a ni utilisation architecturale de la lumière, ni emploi systématique des ombres et des reflets, ni amplification des jeux de physionomie et des gestes, le film renvoie assez bien au climat des films expressionnistes par l’atmosphère d’angoisse et de désespoir, par la présence du mystère, le sentiment d’une menace, l’importance croissante donnée à un cadre sordide, étouffant, de plus en plus carcéral. Il renvoie précisément, à travers le personnage du médecin, à ce mythe de la science maléfique qui a eu sa place dans la thématique expressionniste, depuis Le Cabinet du Docteur Caligari jusqu’au Testament du Docteur Mabuse. La peinture du monde du spectacle renvoie, elle, à l’atmosphère de films comme L’Ange Bleu. La fête et la mort sont d’ailleurs les deux motifs dominants, qui alternent et s’imbriquent tout au long du récit. »
Michel Serceau
|
DVD 9 – NOUVEAU MASTER RESTAURÉ Version Originale / Version Française Sous-Titres Français Format 1.66 respecté – 4/3 – Couleurs
SUPPLÉMENTS
Un documentaire rétrospectif sur L’Œuf du serpent composé d’un entretien d’époque avec Ingmar Bergman et d’interventions contemporaines de Liv Ullmann et David Carradine.
Un retour en textes et en images sur le film et son difficile contexte de réalisation, avec des interviews, des textes inédits et des photos de plateau…
|
19,99 € |






