Víctor Erice est l’un des auteurs les plus atypiques du cinéma espagnol. Non seulement par son œuvre (tous ses films sont profondément personnels et singuliers)… mais surtout par la rareté de son œuvre : seulement trois longs-métrages depuis ses débuts dans les années 60 !
Né à Carranza en 1940, il étudie à l’Escuela Oficial de Cinematografía, l’école de cinéma de Madrid, de 1960 à 1963, au sein du département Réalisation. C’est dans ce cadre qu’il tourne ses premiers courts-métrages, Entre Vías et Páginas de un diario, ainsi qu’un moyen-métrage intitulé Los Días perdidos. En 1969, il fait l’expérience d’un premier « vrai » film à travers un sketch de 35 minutes du film Los Desafíos (auquel participent aussi Rafael Azcona, José Luis Egea et Claudio Guerín). On y assiste, dans un hameau du désert, aux croisements entre un Américain, une Cubaine, deux Espagnols et un chimpanzé.
Mais c’est en 1973 que Víctor Erice s’impose grâce à ce premier long-métrage exceptionnel qu’est L’Esprit de la ruche (El Espíritu de la colmena). Cette évocation noire et poétique du monde de l’enfance, qui dilate le temps et filme l’espace à perte de vue, lui vaut une reconnaissance mondiale.
Un second long-métrage voit le jour dix ans plus tard, en 1983, entérinant la réputation de perfectionnisme de l’auteur. Il s’agit du Sud (El Sur), inspiré d’un roman d’Adelaida García Morales. C’est l’histoire d’une fillette fascinée par le passé mystérieux d’un père peu présent, qui a laissé dans le sud une femme à laquelle il voue un amour éternel…
Une dizaine d’années de silence s’installe de nouveau jusqu’au Songe de la lumière (El Sol del membrillo, 1992). Cette entreprise de documentaire autour du peintre Antonio López, s’attaquant à la peinture du cognassier de sa maison madrilène, montre la minutie des travaux préparatoires, affronte le dur labeur du processus créatif, mais offre aussi une réflexion mélancolique sur l’art et la mort. Et remporte le Prix du Jury au Festival de Cannes ainsi que le Prix de la critique internationale.
Trois décennies, trois chefs-d’œuvre… mais depuis, aucun autre long-métrage n’est venu compléter cette filmographie unique.
En 1996, Víctor Erice signe Preguntas al atardecer, un segment de 12 minutes du film collectif Celebrate Cinema 101. Il y développe une réflexion sur le cinéma perçu comme une ouverture sur le monde en s’inspirant de sa ville, Madrid.
En 2002, il réalise un épisode de dix minutes, Enfantement, dans le cadre d’un autre film collectif, Ten Minutes Older : the Trumpet (les autres cinéastes sont Chen Kaige, Werner Herzog, Jim Jarmusch, Aki Kaurismäki, Spike Lee et Wim Wenders). Travaillant sur un thème imposé, le temps, il filme un bébé en train de dormir, tandis qu’une tâche de sang se répand dans son berceau, et que les bruits de la ferme se font de plus en plus tranchants.
En 2007, le Centre Georges Pompidou lui consacre une exposition intitulée Víctor Erice – Abbas Kiarostami, Correspondances. Il y présente six lettres vidéo écrites au cinéaste iranien entre 2005 et 2007. Il y fait également découvrir le projet de 33 minutes auquel il s’est attelé spécifiquement pour l’occasion. Dans ce film, La Morte rouge, il part à la recherche de ses premiers souvenirs de cinéma au moyen de photos et d’images d’archives. Narrateur de la voix-off qu’il a lui-même écrite, il se souvient notamment du premier film qu’il ait vu : La Griffe sanglante (The Scarlet Claw, 1944) de Roy William Neill, une aventure de Sherlock Holmes avec Basil Rathbone. Un émerveillement semblable à celui que connaît la petite fille découvrant le film Frankenstein dans L’Esprit de la ruche, attestant de la dimension profondément autobiographique de ce premier long-métrage…